Non, ce n’est pas « normal »

Marlihan Lopez

Violences obstétricales. Cela ne fait pas si longtemps que ce concept fait partie de mon vocabulaire, que j’ai compris sa signification et que j’ai cessé de normaliser les expériences vécues de cette violence dans ma vie. Cela ne veut pas dire que je n’ai pas vécu ces expériences en tant que violence ou que je n’ai pas eu de séquelles par la suite : confusion, perte de pouvoir, honte, peur, et une perte de confiance générale dans le corps médical.

La première fois que j’ai fait face à ce type de violence, j’avais 20 ans. Je venais d’arriver au Québec. J’étais étudiante étrangère, j’allais débuter mes études de maîtrise à l’Université Laval. Mais, je suis tombée enceinte. Je ne comprenais pas encore le système de santé québécois, surtout comment y naviguer sans avoir une carte RAMQ, mais j’ai pu faire les démarches pour une interruption de grossesse. Je me rappelle être arrivée au Centre Hospitalier et passer par une travailleuse sociale juste avant. Cela a été très malaisant, je me rappelle avoir senti, dans son discours, son regard et son interrogation, un certain dédain et mépris. Ce n’était pas trop optimal pour une mise en confiance.

Après un court entretien, je suis passée à la salle où j’allais suivre la procédure. J’avais peur, subir une intervention chirurgicale, étant dans un pays qui n’était pas le mien, dans une ville comme le Québec, en étant une femme noire, dans un endroit où personne ne me ressemblait. Personne ne m’avait dit qui allait être présent pendant la procédure. Le médecin est entré et il a invité des étudiants à se joindre à lui. Personne n’a demandé mon consentement, et même, je ne pense pas que ça aurait été une question à poser, à ce moment, quand j’étais déjà allongée, jambes ouvertes, terrifiée par l’impuissance. Ils ont commencé la procédure, il y a eu une petite complication car mon col refusait de dilater comme on l’aurait voulu. Je me rappelle avoir subi une douleur immense et ne pas trop comprendre ce qui se passait. Le médecin parlait aux étudiants et non pas à moi, mais je me rappelle avoir compris que le col avait du mal à dilater. Les étudiants étaient là en tant que spectateurs et avaient le droit de poser des questions. Moi, je ne pouvais pas bouger et je n’osais pas parler, j’avais peur et je me sentais déshumanisée. Cette expérience a changé mon rapport vis-à-vis du corps médical qui, dorénavant, allait être marqué par la méfiance et un sentiment d’insécurité.

Ma deuxième expérience a eu lieu lors mon accouchement. J’avais un manque de confiance envers le corps médical, dû à mes expériences antérieures et des nouvelles expériences vécues pendant ma grossesse. J’avais 28 ans, mais j’avais l’air très jeune. En tant que femme noire, on peut imaginer tous les stéréotypes et biais que j’éveillais chez de nombreuses personnes. Presque à chaque fois que je rencontrais un nouveau médecin ou infirmière, on m’accueillait avec des regards infantilisants et méprisants. Après, quand ils regardaient mon historique médical et confirmaient mon âge, ils se sentaient à l’aise de faire des commentaires déplacés et moralisateurs sur la problématique des jeunes mamans.

Néanmoins, je pensais être bien préparée. J’ai été suivie par une conseillère en accouchement et en allaitement et nous avons construit un plan de travail. Je savais ce que je voulais et ce que je ne voulais pas. Mais j’avais toujours peur. Je m’étais beaucoup renseignée pendant ma grossesse, car on le sait bien, « knowledge is power ». Je connaissais les abus de la surutilisation du Pitocin, les déclenchements de convenance pour satisfaire le donneur de soins et les risques accrus de césarienne que cela entraînait.  Puis, je savais que je voulais un accouchement sans péridurale. Je pensais que détenir toute l’information allait me protéger. Mais en arrivant à l’hôpital, rien ne s’est passé comme je l’avais planifié. J’avais perdu mes eaux en pleine réception. Ma pression artérielle avait augmenté. Ils m’ont donné un antibiotique pour prévenir des infections et de la mépéridine pour baisser ma pression artérielle. Pourquoi ce médicament, je posais des questions, mais je dérangeais visiblement. Personne ne me répondait. Et je ne leur faisais pas confiance.

On m’a placée dans une chambre et j’ai commencé le travail d’accouchement. J’aurais voulu marcher dans la salle et être en position assise pendant le travail pour éviter davantage les déchirures, mais on m’a laissé allongée tout le long. J’étais très fatiguée. Je ne me suis pas sentie entendue ni respectée. Après 12 heures de contractions, de travail et d’attente pour que mon col dilate (les infirmières venaient vérifier périodiquement), l’obstétricien est venu m’assister à l’accouchement. C’a été assez vite. Avec une seule poussée l’accouchement était fini. Je n’ai pas pu éviter les déchirures. Mais ça n’a pas été la déchirure qui m’a fait du mal, sinon le commentaire que l’obstétricien a jugé bon de faire quand j’ai réalisé qu’il y a eu des déchirements. Il a dit en finissant de recoudre : « T’inquiète, je vais faire un beau travail, je vais te laisser comme une vierge, ton conjoint va me remercier. » Endurer l’humiliation et se sentir impuissante. Ne pas avoir la force de répliquer, de se défendre, se sentir sans défense dans un moment de grande vulnérabilité.

J’avais effacé ces expériences, j’y pensais à peine. Je les avais normalisées. Pour moi l’accouchement équivalait à de la violence, une violence à laquelle on ne pouvait jamais se préparer assez. À la place d’être un moment rempli de joie, l’accouchement a été un moment traumatique. Je ne voulais plus passer par là, être dans une situation de vulnérabilité vis-à-vis d’un corps médical auquel je ne faisais pas confiance. Ne pas être traitée avec respect, ne pas être entendue, se voir nier le respect du consentement quand il s’agit de ton corps. Ne pas avoir accès à toutes les informations et être infantilisée.

Mais aujourd’hui, alors que l’on aborde ces expériences comme étant des violences, qu’il y a des personnes qui prennent la parole pour briser le silence, pour dénoncer et pour partager leurs expériences de violences obstétricales, j’ai un peu d’espoir. Je sais que ce que j’ai vécu n’était pas « normal ». Je sais qu’il faut se battre pour que ces violences cessent d’être normalisées et cessent d’arriver.

J’espère qu’il y aura davantage des plateformes pour qu’on puisse partager ces expériences et sensibiliser la population sur cette problématique répandue et comment elle a un impact sur les droits de toustes, surtout de celleux à qui on ne pense jamais quand il s’agit de discuter sur les violences genrées.

Nos corps ne vous appartiennent pas. Femmes noires et racisées, c’est à notre tour de se faire entendre.

Ariane Métellus

Je serai brève et j’irai droit au but. Sans fla fla, sans artifices. À ma façon, sans faire attention à ne pas heurter les sensibilités. Parce qu’à un moment donné, ça suffit. Il faut rompre le silence.

 

En cette semaine mondiale pour l’accouchement respecté, j’ai besoin de crier, j’ai besoin de dénoncer. J’en ai marre de me faire dire que ce que vivent des centaines, voir des milliers de personnes noires et racisées, n’est que le fruit de ma paranoïa ou que ce sont des cas isolés. Aujourd’hui, je m’adresse à la population québécoise, à nos gouvernements, à nous femmes et personnes noires et racisées. Je vous mets au défi d’agir.

 

Comment se fait-il que nous, femmes noires et femmes racisées avons tant de difficultés à faire entendre nos voix quand nous demandons quelque chose d’aussi fondamental que le respect et la dignité dans le système de santé, en particulier lorsque nous sommes enceintes, que nous allons accoucher ou que nous vivons avec des problèmes de santé reproductive?

 

Pourquoi n’avons-nous pas de données et de statistiques ici au Québec? Quand on sait qu’aux États-Unis les personnes afro-américaines ont 243% plus de chances de mourir en accouchant que leurs consœurs caucasiennes et que cette réalité est bien documentée, qu’attend le Québec pour enquêter et agir sur le sort de personnes afro-descendantes et racisées ici? Vous me direz que nous ne sommes pas aux États-Unis et que ce n’est pas la même chose. Comment peut-on affirmer que ce n’est pas la même chose en l’absence de données?

 

La réalité est qu’en 2019, au Québec, nous devons subir des ligatures des trompes, des hystérectomies, des césariennes et j’en passe. Toutes ses interventions, nous les subissons de façon beaucoup plus systématique et, dans certains cas, sans notre consentement? Oui, vous avez bien lu : SANS NOTRE CONSENTEMENT. Pour des questions de confidentialité et de respect, je ne peux pas partager un vécu en particulier, mais croyez moi, l’heure est grave. De plus en plus de personnes témoignent de ce qu’elles subissent. Des personnes travaillant dans le système de santé parlent de ce dont iels sont témoins sans vouloir en parler publiquement par peur de représailles. Toutes ces informations, ces histoires, ces vécus parviennent de différentes régions, différentes villes, différents hôpitaux et centres de santé et je dis qu’il est grand temps de se pencher sur la question.

 

Pourtant, ces enjeux ont été portés à l’attention de certains ministères. Des plaintes ont été émises aux différentes institutions concernées, sans que trop d’importance ne soit accordée à ces dossiers. Oui, certains processus prennent du temps, mais ces personnes qui subissent ces injustices et ces violences n’ont pas de temps, n’ont pas d’énergie pour attendre qu’on veuille bien s’occuper de leurs dossiers. Certaines vivent tellement mal ces traumatismes qu’elles n’arrivent pas à en parler. Oui, justice doit être rendue, oui réparation il doit y avoir mais il faut surtout que les choses changent, que les pratiques changent, que les professionnel.le.s soient mieux formé.e.s et qu’iels soit tenu.e.s responsables de leurs actions.

 

À bon entendeur, salut!

 

Si vous vivez ou avez vécu ce genre de violences et d’injustices, je vous encourage à en parler, ne serait-ce que de façon confidentielle. Vous avez le droit d’être entendues, vous avez droit au respect et à la dignité. Vous n’êtes pas seules. Ensemble, faisons changer les choses!

Perdre sa dignité en donnant naissance

Je suis une femme, je suis une mère, je suis une littéraire, je suis une femme qui écrit. Je connais le poids des mots. Je connais leur pouvoir : des mots peuvent tantôt se faire plus doux qu’une caresse, tantôt se faire plus violents qu’un coup reçu en pleine gueule. Je suis aussi une femme féministe, militante. Je sais l’importance de trouver les mots pour soi, je sais l’importance de se raconter mille et une fois, en usant des mêmes mots, en usant de mots différents. C’est savoir se construire, c’est savoir se reconstruire. Je sais l’importance de se reconnaître en les mots des autres. Je sais l’importance de dire pour que les maux soient nommés, soient entendus.

Des livres comme « Quand la grossesse ne tourne pas rond » des auteures Géraldine Zaccardelli et Josiane Simard (2018, Québec Amérique éd.) et comme, paru tout récemment, Dans le ventre : histoires d’accouchement dirigé par Elsa Pépin chez Quai no5 (livre qui est déjà en réimpression, preuve d’un intérêt) sont nécessaires pour faire entendre et reconnaître tous ces mots et tous ces maux.

Je suis envieuse de ces livres : des femmes (et des hommes aussi) ont pu investir cet espace trop rare, ont pu chercher la forme, les mots pour dire l’innommable, ont pu – j’ose l’écrire, car je l’espère – être écoutées.

J’ai donné naissance il y a 7 ans et demi à mon fils et je donnerai à nouveau naissance en septembre. Mon premier accouchement a été une expérience traumatique. Depuis 7 ans, je cherche quoi faire de cette histoire qui a laissé de nombreuses cicatrices au plus profond de mon ventre, des déchirures qui, bien que recousues, refermées, demeurent vives à la surface des tissus et au creux de ma mémoire. Un récit que j’ai raconté tant de fois, à voix basse à une amie ou à un proche, à mon hamster intérieur, à une infirmière, à une intervenante, à une sexologue, à une physiothérapeute, à une ostéopathe, à une gynécologue, à mon chum si patient, un récit que j’ai raconté avec peine, colère, trop souvent avec détachement, une histoire tant de fois racontée pour que « ça » se sache, pour que la violence obstétricale soit dénoncée.

 

Mon accouchement, je l’avais choisi de façon informée, éclairée, consciemment, et je le considérais comme un choix féministe. J’avais choisi un accouchement physiologique, accompagné d’une sage-femme. Pas d’interventions, pas de monitorage, pas d’hormones de synthèse, pas d’anesthésiant et, surtout, pas d’homme (blanc) entre mes jambes à contrôler ce que je savais mon corps être capable d’accomplir. Je me voulais libre de tout mouvement, capable de prendre toutes les contractions dans les positions de mon choix, guidé par ce qui était peut-être de l’instinct, guidé par les mouvements du bébé, lui aussi en travail. Jusqu’à l’ultime poussée, le travail suivait cette danse, millénaire, savamment organisée par les hormones, une danse dont j’apprenais les pas selon le rythme et la force des contractions, une danse que m’enseignaient toutes les femmes du monde derrière moi, en moi. L’imprévisible et la douleur — vive, franche, sans concession, une douleur au plus haut degré jamais n’atteint — m’étaient endurables. Je n’étais pas seule. Je me savais accompagnée dans le plus grand respect de l’épreuve qui était en train de me traverser.

Puis, ça bloque. Réellement. Je vous raconte au présent, tant cet événement tremble toujours en moi. Décélération du cœur fœtal. Le bébé semble coincé, sa trajectoire semble freinée. Par quoi? Comment? Il est pourtant bien engagé dans mon bassin, son cuir chevelu apparaît par moment, mais plus rien ne se passe, et ce, depuis trop de minutes. De longues minutes. Je tente une ou deux dernières poussées. Rien. Détresse fœtale. Il faut me transférer.

Hôpital. Lumière crue. Néons. Rideaux ouverts. Position couchée sur le dos. Pieds dans les étriers. Insertion du cathéter. Masque d’oxygène – que je retire. Bip, bip de moniteurs. Aucun « Bonjour! » Je me demande si quelqu’un me voit. Aucune main déposée sur moi qui rassure. Touchers vaginaux à répétition. Je demande poliment qu’on m’avise avant de me toucher. Pour seule réponse, je reçois un regard arrogant du médecin, un homme blanc. Je mentionne que je ne suis pas sous l’effet de la péridurale. Je sens tout. Réponse : un sourire qui veut dire « laisse-moi faire mon travail ». J’entends le médecin demander à l’équipe médicale de procéder à un bloc honteux. J’interviens pour demander ce qu’est un bloc honteux; je ne demande pas les risques, seulement une définition. Réponse du médecin : « Votre sage-femme ne vous a donc rien expliqué! » Ma sage-femme se tourne alors vers moi et m’explique d’une voix douce et apaisante qu’on va geler (bloquer) mon nerf honteux qui innerve la région du périnée. Je dis « O.K. »

Puis, ça pousse. Ça recommence à pousser. On me demande d’attendre pour que le bloc honteux agisse. Je tente de retenir ce qui ne se retient pas. Le bloc honteux agit.

Douze étudiant.e.s entrent dans la chambre. Une étudiante prend une chaise et s’assoit devant mon vagin ouvert. Elle est maquillée avec soin. Très jolie. Elle m’adresse un sourire comme si elle me remerciait pour le spectacle qu’elle s’apprêtait à voir. Je suis choquée de cette image produite, celle du spectacle. Elle me frappe de plein fouet. Je sais que ces étudiant.e.s sont là pour apprendre. Mais c’en est trop. Je ne veux PAS que l’on m’observe comme un objet d’étude. Je veux que l’on respecte la femme que je suis en ce moment, une femme qui accouche, qui est inquiète, qui souhaite que cette expérience la transforme, qui veut une seule chose : donner naissance à un bébé vivant; je n’espère même pas un bébé en santé, je veux un bébé vivant et c’est tout. Je suis capable que d’un raisonnement simplifié, noir ou blanc. Je ne verbalise pas le fil de mes pensées, incapable d’exprimer à ce moment toute logique. Je perds contact avec ce que je suis, mes valeurs, mes principes, mes émotions. Je deviens une femme gelée. Je ne sens ni les contractions ni la tête du bébé qui jusqu’alors m’infligeait de sacrées douleurs dans le bas du dos. Ce n’est pas pour moi un soulagement, cette anesthésie est une violence. Je me sens dépossédée.

On enfonce les forceps, on commence à tirer, ça fait mal, terriblement mal. Dans le même temps, on appelle l’anesthésiste pour une césarienne d’urgence. Les forceps plantés en moi, l’anesthésiste qui court dans le corridor (aux dires d’une infirmière qui lance cette phrase au médecin), je ne comprends plus rien de la scène qui se joue sans moi. Le médecin dépose chacun de ses pieds sur les roues du lit. Une infirmière s’accote contre son dos pour le maintenir en position. Il tire de toutes ses forces. Je hurle, je souffre. Je crie : « Vous me charcutez! » Une infirmière se penche sur moi et me dit qu’il est normal de sentir un peu les forceps sous péridurale. JE NE SUIS PAS SOUS PÉRIDURALE CÂLISSE.

Jamais, dans cette salle, on ne me portera de l’attention. Maintenant, je le sais. Ce que je demande est pourtant simple : qu’on m’écoute, qu’on respecte ma douleur, qu’on respecte l’expérience que je vis. À cet instant, j’abandonne tout combat, celui de faire respecter mes droits, puis m’envole dans une dimension hors de mon corps. Les forceps enfoncés continuent à me ravager l’intérieur. La douleur n’est que souffrance. Et… ces deux phrases qui m’arrivent d’un coup, qui pénètrent mon esprit dans un élan de grande lucidité : « Voilà précisément la douleur que ressentent les femmes qui se font violer en temps de guerre. Je suis une femme violée à coups de couteau. » Ces deux phrases, je mettrai des années à m’en remettre, encore plus longtemps que les déchirures au 3e degré et les lacérations profondes bilatérales qui ont causé une importante hémorragie. Si une seule personne de l’équipe médicale m’avait écoutée, avait pris ma main durant l’insertion et la manipulation des forceps, m’avait accompagnée dans cette souffrance, je suis certaine que mon esprit n’aurait pas produit ces deux phrases torturantes.

Je pourrais longuement continuer ce récit en vous disant que mon fils est né des forceps, en ne poussant aucun cri, mon conjoint à côté de moi qui pleurait de toutes ses larmes. On ne savait pas : mort ou vivant? Ça été long, très long. Puis, un petit bras s’est levé, pas de cri, mais un geste : comme un « Bonjour! Je suis là! » Premier « Bonjour » depuis mon transfert. Après encore de longues minutes, on me montre mon bébé emmailloté. On me ne le donne pas. On me le montre quelques secondes. Nous avons tout juste le temps de nous voir. Pour nous reconnaître, on repassera, car, moi, je dois partir me faire « réparer ». Je pourrais vous raconter ces six longues heures à me faire recoudre, séparée de mon bébé, sans savoir pourquoi on l’avait amené en soins néonatals. Je pourrais vous dire que derrière le champ stérile, on jasait d’achat de condo et de vente de maison pendant que moi je tremblais de tout mon corps et que je pleurais à chaudes larmes, toujours sans comprendre la situation, maintenue dans l’ignorance. Mais de toute cette histoire, aucun mot écrit ne reste, seuls restent les mots stériles du dossier médical : la marque et le numéro de série des forceps, suivis de ces deux mots : « anesthésie inadéquate ». On savait donc! Que j’aurais souhaité que soit inscrite la note suivante : « empathie offerte ». Or, l’empathie ne semble pas avoir été prévue dans aucun protocole à suivre. Ces mots « empathie », « considération », « accouchement respecté » et « dignité » sont à faire entendre, aussi haut et fort que les sons qu’émettent les femmes en contractions, aussi haut et fort pour qu’une prise de conscience advienne, pour que les départements d’obstétrique se remettent en doute, se questionnent et changent.

 

Durant cet accouchement, je n’ai pas vécu de deuil au sens littéral du terme, mais j’ai vécu celui d’avoir perdu ma dignité.

 

Ne pouvant savoir comment se déroulera mon deuxième accouchement, je travaille à donner un sens au premier en participant notamment à des ateliers offerts par Alternative Naissance, qui a entre autres formé un groupe pour femmes ayant vécu un accouchement difficile. Ici, en compagnie d’autres femmes, j’y vide mon sac. On s’écoute, on se raconte pour que nos expériences individuelles atteignent peu à peu l’espace collectif, soit ce lieu qui donne à entendre la violence faite aux femmes.

Certes, des efforts ont été faits, des batailles ont été menées, des avancées ont eu lieu pour humaniser l’accouchement, mais on doit se le dire : la chambre d’hôpital destinée à l’accouchement demeure dans l’ombre des projecteurs, elle se terre dans un angle mort. Pour que ça change, cette chambre doit vite entrer dans l’espace public et politique.

Ne disons-nous pas, depuis les années 60, que le personnel et le privé sont politiques? Il urge d’élever nos voix pour que les regards se tournent vers cet angle mort.

 

Marie-Eve Blanchard

Trou noir

*** Le présent texte est le témoignage d’une femme qui a vécu de la violence obstétricale lors de son accouchement. Sa lecture peut amener la lectrice ou le lecteur a expérimenter de la reviviscence de traumatismes passés. ***

Témoignage de Monique Lacombe

C’est comme si j’avais un grand vide noir à l’intérieur de moi. La plupart du temps tout ce qui se passe dans ma vie tourne autour de ce trou et je ne me rends même pas compte qu’il est là. Mais des fois c’est comme si une image ou un mot fracasse la barrière que j’ai réussi à mettre là-dessus et ça m’envahit encore plus que la dernière fois. Je ne sais jamais quand ça va arriver.

J’ai mal partout et je ressens mon cœur qui bat. J’ai l’impression que c’est ça qui fait vibrer mon corps autant. Je veux partir mais je ne peux pas. Mes bras sont attachés à la civière. Par la lumière je vois des silhouettes des personnes autour de moi. Mais personne ne me regarde. J’entends plein de voix mais aucunes que je reconnais. Personne ne me parle. J’ai froid. J’ai peur.

Je me sens perdue dans un tourbillon. Mon fils est encore là. Dans ma bedaine. Là où il a été si bien pendant tous ces mois. Il m’a apporté les plus beaux jours de ma vie. Ensemble on a connu des moments de paix totale. Les inquiétudes qui se promènent souvent dans ma tête ont été silencieuses depuis l’arrivée de ce premier fils dans mon esprit, dans mon corps. Je n’ai jamais été aussi tranquille et heureuse.

Je tourne ma tête à droite, il n’est pas là. À gauche, non plus. Devant moi je ne vois qu’un drap qui me sépare de ma belle grosse bedaine – de mon bébé. Je lève ma tête, à peine, mais pas plus, je ne peux pas.

Il y a moins d’une trentaine de minutes qu’on m’a annoncé que mon enfant viendra au monde par mon ventre. Je ne m’étais pas préparé pour ça. Aurais-je pu?

Une douleur coupe mes pensées.

“I can feel that!”

“That’s not possible”, me réponds une voix.

Pourtant je ressens le début de l’incision.

Je ne le trouve toujours pas. Mon mari, où est-il?

Je demande qu’on arrête. Qu’on attende qu’il arrive.

On me répond qu’on doit me donner encore des anesthésiques pour s’assurer que je sois bien gelée pour la suite.

Je me sens prise. Je manque d’air.

Enfin, je ressens sa main sur mon bras. Je n’ai jamais vu ses yeux comme ça. Un mélange de tristesse, de panique et de peur.

Je commence à trembler sur la civière. Je manque d’air. J’ai besoin de me lever. Je lève ma tête, à peine, je ne peux pas aller plus loin. Mes bras sont attachés à la table. Mon mari tient mon bras et me parle doucement. Je ne sais pas ce qu’il dit. J’entends l’infirmière qui demande à mon mari ce qui m’arrive. Pourquoi est-ce que je tremble? Pourtant, c’est elle la professionnelle! Mais elle ne me parle pas. C’est comme si je ne suis pas là.

Je suis envahie par la peur. Peur de ce que je suis en train de vivre. Peur de ne pas survivre. Peur pour mon fils. En même temps, j’ai une peur intense que je vais vomir et que, puisque je ne peux pas bouger, je vais m’étouffer dans mon vomi. J’essaie de nommer ma peur avec quelques mots mais personne ne répond. Je suis entourée mais je me sens seule.

Des petits pleurs percent mes pensées.

L’envie de vomir diminue. Mais j’ai l’impression de tomber et que je suis légère. Une petite face ronde à côté de moi. Cinq secondes. Pas plus.

Sa couleur. Sa couleur n’est pas bonne. Vite, on me l’enlève.

Plusieurs personnes bougent rapidement autour de moi. Personne ne me parle.

Je n’entends plus de pleurs.

Où est-il? Où est mon bébé?

« C’est très bon. Un peu plus rapproché ». Une voix que je ne reconnais pas.

Je ne reconnais personne.

Le drap devant moi.

Je tourne ma tête à gauche, personne. À droite, la porte. Par la fenêtre j’imagine le visage de mon mari.

Ma voix, très faible : « Qu’est-ce qui se passe? »

“We’re fixing you up. Almost done.”

J’entends la voix du médecin qui parle à ce qui je présume être une étudiante. Il explique ce qu’il doit faire. Personne ne me parle.

Il y a déjà quelques minutes que j’ai aperçu une infirmière quitter la salle avec mon bébé dans ses bras et mon mari qui la suivait.

Je ne sais pas ce qui se passe avec mon bébé.

Tout ce chemin ensemble pour être séparés si brusquement. On vient de diviser un corps en deux et partir avec la deuxième partie. Comment ça se fait que personne ne m’explique pas ce qui se passe? Tous ces gens qui viennent de voir ce qu’il s’est passé – comment ça se fait que personne ne vient me tendre la main. Est-ce vrai ce que je vis? Je me sens vide. J’ai l’impression d’être brisée. Toutes mes forces m’ont abandonné. Je suis toute seule. J’ai peur. Je ne me suis jamais sentie aussi faible.

Il est 10h52. Il s’écoulera plus de dix heures avant que je puisse revoir mon bébé. Les premières minutes, les premières respirations de sa vie – loin de tout ce qu’il a connu.

C’était la pire journée de ma vie malgré l’arrivée de mon premier fils.

Assis sur le divan, son nez dans un livre. Le blond n’est plus aussi blond. Doux et calme. Qu’est-ce qu’il porte en lui? Je me le demande souvent.

Il y a sept ans et demi jour pour jour.

Le libre choix d’une présence à l’accouchement

par Cynthia Durand, mère, auteure et militante

 Ce texte a été initialement publié en mai 2016 sur le blogue de Cynthia Durand : http://www.cynthiadurand.ca

Mon corps, ma sexualité

Dans l’intimité, je choisis de faire mon enfant. Dans l’intimité, je choisis de donner naissance. La littérature scientifique nous apprend que l’accouchement est un acte sexuel (Odent, 1990; Buckley 1990) et je suis tout à fait d’accord

Mon fils est né chez moi. C’est mon choix, très personnel et réfléchi. Faute de sage-femme ou de médecin correspondant à mes croyances, j’ai opté pour la simple présence de mon conjoint.

 

Personne ne touche à la sexualité des hommes

Personne ne touche à la sexualité des hommes. Ne touchez pas à la mienne. « Toute personne a droit à la reconnaissance et à l’exercice, en pleine égalité, des droits et libertés de la personne, sans distinction, exclusion ou préférence fondée sur la race, la couleur, le sexe… » (article 10 de la Charte). 

Si cela correspond à mes croyances, d’avoir une personne (doula, amie, cousine…) présente à mon accouchement (ou à tout autre moment dans ma sexualité), alors, cela m’appartient. Selon la Charte, ma liberté de conscience et d’opinion (article 3), ma dignité (article 4) et ma sexualité (égalité en matière de santé, article 86) sont des droits fondamentaux. 

 

Alors, est-ce que la présence d’un.e doula à mon accouchement est illégal?

Il existe une loi paternaliste et désuète qui suggère que l’accouchement est « réservé »…

Réservé à qui?

Réservé à moi, la personne qui enfante, j’espère!

Eh bien, non! Le Collège des médecins et l’Ordre des sages-femmes sont les seuls autorisés à « pratiquer un accouchement spontané ».

L’article 6 de la Loi sage-femme n’autorise pas les personnes qui enfantent à choisir un.e ami.e, un.e cousin.e, un.e doula ou un.e conjoint.e pour prendre soin d’elles; seul.le.s les professionnel.le.s peuvent « surveiller et évaluer la grossesse, le travail, l’accouchement » et « pratiquer un accouchement spontané ».

Mon accouchement. Mon corps. Mon bébé. Mon vagin. Ma sexualité. Mon intimité. Ma dignité.

 

Un accommodement raisonnable

Selon la Commission des droits de la personne et de la jeunesse, « l’accommodement raisonnable est un moyen utilisé pour faire cesser une situation de discrimination fondée sur le handicap, la religion, l’âge ou tout autre motif interdit par la Charte. L’accommodement raisonnable est une obligation.  » 

Il est discriminatoire que je ne puisse jouir de ma sexualité selon mes croyances et il est discriminatoire que je doive me soumettre à un accouchement supervisé par un.e spécialiste si cela enfreint ma dignité. Puisque la Commission des droits de la personne et de la jeunesse stipule que mes droits prévalent sur les lois et un accommodement raisonnable est une OBLIGATION, il est donc fondamental que toute personne ayant des valeurs et croyances autres que d’accoucher avec une sage-femme ou un médecin puisse obtenir un accommodement raisonnable. 

 

Mon accouchement, ma sexualité

Chaque personne doit pouvoir choisir pour elle-même en matière de sexualité. Les femmes se sont battues pour le droit à la contraception et l’avortement et ont obtenues gain de cause en grande partie. Qu’attendons-nous pour rendre l’accouchement aux personnes qui accouchent ?

Selon les études présentées par le Conseil du statut de la femme, lorsqu’il n’y a pas le libre choix de la personne enceinte en matière d’avortement (avortement illégal), celle-ci est en danger. Il en va de même pour l’accouchement. Lorsque la personne enceinte n’a pas le libre choix en matière d’accouchement, son vagin et sa dignité sont en danger.

En attendant qu’accoucher redevienne un acte légalement réservé à la personne qui accouche, un accommodement raisonnable doit me permettre d’accoucher selon mes croyances, avec la personne de mon choix. 


Jamais une personne (doula, ami.e, cousin.e…) ne devrait être coupable d’être présente à un accouchement autonome.

 


 

Références :

BUCKLEY Sarah. 2008. Gentle Birth, Gentle Mothering, Celestial Arts Publisher, 352 pages.

Collège des médecins, Québec, cmq.org , consulté le 20 mai 2018.

Conseil du statut de la femme, Québec, csf.gouv.qc.ca, consulté 20 mai 2018.

Charte des droits et liberté de la personne C-12, Commision des droits de la personne et de la jeunesse, Québec, legisquebec.gouv.qc.ca C-12, consulté le 20 mai 2018. Loi sur les sages-femmes, Québec, legisquebec.gouv.qc.ca S-0.1, consulté le 20 mai 2018.

ODENT Michel. 1990. Water and sexuality, Penguin Books, 160 pages.

Ordre des sages-femmes du Québec, osfq.org, consulté le 20 mai 2018.

 

Négociations périnatales

par Camille Maheu, accompagnante à la naissance

Je parle souvent de ma mère dans mon travail. Parce que c’est elle qui m’a ouvert la porte vers la périnatalité, parce qu’elle est forte et indépendante aussi. Parce que ma mère est la plus grande féministe que je connaisse, sans se proclamer féministe pour autant.

Elle m’a légué la responsabilité. Sans jamais m’avoir fait de speech, de grand monologue sur le sujet, elle m’a guidée par l’exemple. Elle est la seule responsable de son corps et de ce qui lui arrive. Elle comprend comment assumer les décisions sur sa santé et celle de sa famille. En portant une confiance dans le corps humain et en sa capacité à faire les bonnes choses, elle m’a donné l’exemple de ses propres accouchements, pour m’expliquer la force et la capacité du corps.

Accepter sa responsabilité, c’est comprendre celle de l’autre. En acceptant que personne ne peut me dire comment traiter mon propre corps ou prendre des décisions à ma place, l’inverse se doit d’être automatique. Les personnes qui accouchent ne doivent pas se plier aux demandes du système hospitalier car il n’est pas dans son droit d’imposer une façon de faire. L’équipe médicale peut offrir des conseils et de l’expertise, certes, mais la seule personne responsable, de la santé de l’enfant et de sa mère, reste la mère.

En déresponsabilisant les femmes et les personnes qui accouchent, nous leur inculquons qu’elles ne comprennent pas leur corps, qu’elles n’auraient pas su le faire sans supervision. De génération en génération, nous creusons un peu plus le fossé qui sépare l’instinct, la confiance, de la prise en charge médicalisée.

Demain, j’accompagne une cliente à son rendez-vous hebdomadaire chez son médecin pour l’aider à se négocier plus de temps avant d’avoir une césarienne programmée. Les cours prénataux du CLSC ne préparent pas à ce genre de discussion, surtout avec un.e médecin. La négociation fait maintenant partie des choses à faire pendant sa grossesse et son accouchement, à quand les cours de négociations périnatales?

Vouloir plus de temps avant de recevoir des médicaments, avant de crever les eaux, avant la césarienne, avant le déclenchement… En échange de Non-Stress-Test, de tracés, de monitoring, d’examens internes, de calculs et de statistiques. Les personnes qui accouchent essaient de repousser les ultimatums et il me semble que le corps médical continue de demander à ce que les corps fonctionnent comme des machines identiques, dans une chaine de production.

Lors de l’accouchement, il s’agit d’autant plus d’une négociation biaisée. La majorité du temps, elle s’opère avec une personne en contractions, qui n’est pas en mesure d’argumenter, d’être rationnelle ou même d’avoir les mêmes opinions que quelques heures plus tôt. Il est naïf de penser qu’un plan de naissance saura éviter plusieurs propositions de la péridurale, parfois, dès l’arrivée à l’hôpital.

Combien de fois j’ai entendu un.e médecin dire : je vais te laisser une heure de plus, mais si ça ne bouge pas, on va en césarienne.

BONJOUR LA PRESSION!

Les hormones ne travaillent pas efficacement sous la pression, sous la date limite. Elles ont besoin d’espace, de confiance et de paix pour faire leur travail.

La négociation prend tout un autre sens quand on le met dans un contexte financier lors de l’accouchement. Je fais du bénévolat avec Médecins du Monde, auprès des personnes enceintes qui n’ont pas accès à la RAMQ ou une assurance privée. Là, on démasque la grande arnaque derrière notre système de santé.

Une personne ne devrait pas avoir à négocier le prix de sa péridurale. Elle ne devrait pas avoir à signer une entente de paiement sur un bout de papier et les conjoint.e.s ne devraient pas avoir à donner leur monnaie pour qu’un.e anesthésiste accepte de faire une péridurale. Pourtant, j’en suis témoin.

Une chef anesthésiste en furie m’a déjà demandé qui était responsable pour cette femme enceinte.

Qui est responsable pour elle?

Mais ELLE!

Comment quelqu’un d’autre peut-il être responsable de son corps, ses besoins et son accouchement, qu’elle-même!?

L’anesthésiste voulait être payée après que son résident ait donné la péridurale gratuitement, devant six témoins. Les phrases se sont alors mises à couler de sa bouche en s’accrochant à son reste de rouge-à-lèvres en miette :

« Si elle n’est pas contente, on peut lui enlever, son épidurale. [sic]»

« Elle ne pourra pas partir d’ici avec son bébé si elle ne paye pas. »

« Il n’y a jamais rien de gratuit ici, jamais. »

« Si elle est battue, elle a juste à le dire, on va comprendre! »

Les yeux de ma cliente étaient exorbités et son travail s’est mis à ralentir. De la négociation de temps, à la négociation de paiement, nous sommes arrivés à la négociation devant la césarienne.

Il est radicalement important que les femmes et les personnes enceintes retrouvent cette autonomie, que la population en général, de la personne qui accouche aux conjoint.e.s, se libèrent du syndrome de la blouse blanche. Nous pouvons prendre le contrôle de notre accouchement, surtout quand on se rappelle qu’accoucher est un acte sexuel. Avec le mouvement #moiaussi, les femmes ont repris le contrôle de leur sexualité, elles dénonçent de plus en plus les agresseur.e.s, elles apprennent à dire non. Apprenons à le faire en milieu hospitalier aussi.

Je ne veux pas négocier sur la santé des femmes. Je ne veux pas mettre de l’eau dans mon vin pour accommoder un système plein de craques dans lesquelles des mères glissent.

Nous devons penser à ce que nous léguons à nos filles et nos fils, ceux qui auront à négocier plus tard. Assurons-nous de leur léguer ce que ma mère a su me donner, de la conviction et de la responsabilité.

« Suivi périnatal pour homme trans, pourquoi pas avec une sage-femme ? » : échos d’un gars trans sociologue et parent d’un bambin né avec une sage-femme

par Aimé Cloutier, avril 2018

 

Cette lettre constitue une réponse à l’article « Suivi périnatal pour homme trans, pourquoi pas avec une sage-femme ? » publié ce printemps dans le numéro sur l’inclusion du journal Les PasSages et signé par Eugénie Champagne-G. Je désire reconnaître d’emblée que réfléchir aux rapports sociaux, à l’oppression, à l’inclusion et à l’exclusion est un exercice exigeant. Je sais qu’il faut, pour s’y engager, sortir de sa zone de confort et se rendre vulnérable. Je souhaite donc remercier le comité inclusion de l’AÉSFQ qui a produit le numéro du journal Les PasSages sur l’inclusion et plus particulièrement Eugénie Champagne-G. d’avoir ouvert la discussion. Un merci tout spécial aussi au Regroupement Naisssance-Renaissance d’accueillir la suite de l’échange.

 

Je n’ai jamais douté de l’intention bienveillante qui a motivé l’écriture et la publication de l’article « Suivi périnatal pour homme trans, pourquoi pas avec une sage-femme ? ». Au-delà des intentions, toutefois, l’article n’est porté ni par des préoccupations trans, ni par une collaboration étroite avec les communautés concernées. On y réduit à peu de choses les adaptations nécessaires pour inclure le mieux possible les personnes trans dans le monde de la périnatalité, on échoue à considérer des expériences trans de l’intérieur et certains éléments d’information offerts doivent être nuancés. Je prends donc un moment pour formuler cette réponse, qui, j’espère, nous permettra de rester en dialogue et de rendre ensemble ce monde un peu meilleur… et plus juste ! J’y mets de mon expérience personnelle, de mon expérience militante, de mes échanges avec d’autres personnes trans et des références à des recherches ou à d’autres écrits intéressants. En écrivant une telle réponse, je m’ouvre et me rends moi aussi vulnérable. Je choisis donc de nous faire confiance dans ce processus.

 

Il est vrai que la loi modifiant l’article 71 du Code civil du Québec en supprimant le pré-requis de modification structurelle des organes génitaux pour changer sa mention de sexe à l’État civil est entrée en vigueur en octobre 2015. J’étais de celleux qui attendaient avec impatience — et anxiété, parfois — sa mise en application. La loi, en effet, avait été adoptée en décembre 2013. En ce qui me concerne, j’aurais été prêt à changer ma mention de sexe à l’automne 2014. L’année que j’ai passée avec des papiers d’identité qui ne me ressemblaient plus a été particulièrement stressante. Chaque fois que je devais présenter mes papiers à quelqu’un, où que ce soit, c’était au mieux désagréable et, au pire, ça donnait lieu à des échanges méprisants. Je me suis estimé chanceux de n’avoir pas eu besoin de traverser de frontières ou de présenter mes papiers à la police pendant cette période. Des personnes trans ont déjà été soupçonnées de terrorisme et détenues temporairement précisément en tentant de traverser des frontières avec des documents d’identité qui ne matchaient pas entre eux, ce qui peut arriver si on a pu mettre à jour une pièce d’identité, mais pas une autre, ou si on n’a pas pu faire changer toutes ses informations (prénom, marqueur de sexe) suite à une transition (Seuffert, 2009). C’est désormais derrière moi[1] et derrière nombre d’autres personnes trans, mais pas de celles qui n’ont pas la citoyenneté canadienne et qui vivent au Québec. Elles demeurent en effet dans l’impossibilité de faire changer leur mention de sexe à l’État civil au Québec puisque le critère de citoyenneté est toujours inscrit dans le Code civil. L’injustice persiste donc, avec toute ses conséquences : tout ce qui nécessite de présenter des papiers ou de faire des transactions devient considérablement plus compliqué, notamment étudier, travailler, obtenir un logement, obtenir des soins de santé, voyager, assumer des responsabilités parentales, etc. Côté papiers, je crois également utile de préciser qu’il n’est toujours pas possible, au Québec, de changer un titre parental (père ou mère) sur le certificat de naissance d’un enfant une fois que celui-ci est émis. Cela signifie que les personnes trans ayant fait leur transition après la naissance d’un enfant ou n’ayant pu obtenir leur changement de mention de sexe qu’après sa naissance demeurent inscrites avec un titre parental qui ne correspond pas à leur réalité familiale sur le certificat de naissance de l’enfant… À vie de celui/celle-ci !

 

L’augmentation drastique du nombre de demandes de changement de mention de sexe au Directeur de l’État civil du Québec peut donner l’impression que les personnes trans sont de plus en plus nombreuses. Il est toutefois très plausible que bien des personnes trans attendaient le changement de législation pour faire changer leurs papiers. Il est aussi possible que la visibilité croissante des personnes trans dans la société permette à d’autres personnes trans de mettre des mots sur leur vécu et de se lancer elles-mêmes dans leur transition. Il est donc peu plausible qu’il y ait vraiment plus de personnes trans qu’avant… Peut-être seulement plus de personnes trans qui effectuent une transition et plus de personnes trans visibles.

 

En ce qui concerne les hommes trans qui accouchent, je ne peux qu’être en accord avec l’idée qu’un suivi sage-femme sensible et bien informé peut bénéficier aux homme trans qui désirent un tel suivi. Si je porte un jour un enfant, c’est certain que je voudrai un suivi sage-femme ! Une approche aussi peu médicalisée que possible et fondée sur une relation de confiance réciproque mettant en valeur l’exercice du consentement libre et éclairé, c’est vraiment ce que je voudrais. Mettre au monde un enfant, je ne sais toutefois pas si c’est un souhait que je me donnerai la chance de concrétiser. L’accouchement, en soi, je serais heureux de le vivre. Les neuf mois de grossesse avec un corps de plus en plus inintelligible socialement, par contre, ça me semble vraiment difficile, d’autant plus que je vis en milieu rural, loin des communautés trans des grands centres. Je sais aussi que si je donne naissance à un enfant, je voudrai l’allaiter, et allaiter en public tout en étant lu comme un homme me paraît risqué là où je vis. Bref, les risques pour ma santé mentale, mon intégrité physique et celle de mon enfant comme les impacts sur l’équilibre de ma famille me retiennent toujours de me lancer dans le projet, même si par moments, j’y crois très fort et j’affirme que je le ferai. J’admets aussi que si j’avais besoin de soins médicaux d’urgence pendant ma grossesse ou mon accouchement, quelque chose nécessitant une intervention vitale et rapide à l’hôpital, par exemple, j’aurais sérieusement peur d’y laisser ma vie ou celle de mon bébé. Les refus de soins à des personnes trans se voient couramment et sont documentés en Amérique du Nord (Grant et al., 2011 ; Bauer et al., 2014). On peut à cela ajouter les traitements discriminatoires ou autrement méprisants, violents, etc. (Shires et Jaffee, 2015 ; Grant et al., 2011 ; Bauer et al., 2014) Je sais donc que mes craintes ne sont pas farfelues[2]. Je ne peux non plus généraliser mon propre souhait d’un suivi sage-femme à l’ensemble des personnes transmasculines et non-binaires ayant la possibilité de porter un enfant. Tout comme ce ne sont pas toutes les femmes cisgenres[3] qui souhaitent accoucher avec une sage-femme, ce ne sont pas toutes les personnes transmasculines et toutes les personnes trans non-binaires ayant la possibilité d’accoucher qui sentent qu’un suivi sage-femme leur correspond… Et dans ce qu’on sent qui nous correspond ou pas, je suppose qu’on pourrait creuser plus loin et chercher ce qui relève des rapports sociaux en présence, notamment les rapports de classes, le capacitisme, et le racisme et l’ensemble des systèmes d’oppression pour lesquels on a des noms[4].

 

Par ailleurs, la catégorie trans souffre en général d’une homogénéisation désastreuse (Cloutier, 2018). L’homogénéisation se fait au détriment des communautés trans affectées par d’autres systèmes d’oppression que le cisgenrisme[5] : ce sont elles qui sont en général les plus vulnérables. Les systèmes d’oppression, il faut le souligner, ne s’additionnent pas tout à fait quand il se conjuguent : ils s’imbriquent et produisent une synergie dévastatrice. La vulnérabilité accrue des personnes trans racisées face au VIH (Longman Marcellin et al., 2013) en est un exemple parmi d’autres. Penser aux personnes trans dans le monde de la périnatalité, donc, ce n’est pas que penser à ce qui concerne l’expérience du genre ou du corps sexué : c’est penser à l’ensemble des facteurs qui peuvent rendre une vie précaire, racisme et pauvreté inclus (liste non-exhaustive).

 

Si l’article publié dans Les PasSages mentionne l’existence des hommes trans qui accouchent, il occulte toutefois la présence des personnes trans (hommes, femmes ou non-binaires) partenaires de femmes cis qui accouchent avec des sage-femmes. C’est là peut-être une situation plus courante que celle des hommes trans qui accouchent, et ce n’est pas parce que ce ne sont pas ces personnes qui accouchent que rien ne peut être fait pour améliorer les services aux familles dont elles font partie. Au-delà des toilettes non-genrées, du langage inclusif[6] et de la formation du personnel (qui sont importants, certes, mais qui ne sont pas tout), il faut penser au bagage avec lequel les familles transparentales arrivent aux séances d’informations, aux rendez-vous de suivi et à l’accouchement. La concrétisation de tout projet parental peut être un défi, et c’est particulièrement vrai pour les personnes trans et leurs partenaires (Petit, 2015 ; dickey et al., 2016). Un couple qui aura subi des échanges méprisant et, globalement, une restriction aberrante de sa liberté avec le personnel médical dans le processus de conception d’un enfant arrivera peut-être à son suivi sage-femme avec une grande soif de liberté, par exemple. Ça dépasse le langage inclusif, les toilettes non-genrées et les formulaires. Il n’y aura pas de recette pour bien faire, mais on peut supposer qu’adopter une posture d’écoute empreinte d’une grande humilité sera aidant. Les personnes trans et les familles transparentales sont à la fois comme toutes les autres, et très différentes de toutes les autres ; affirmer en début de suivi que le statut trans de la personne suivie ou de son/sa partenaire « ne change rien pour [la/le sage-femme] » n’est pas forcément aidant. Pour moi, ce serait un signal d’alarme fort : j’aurais peur que ma/mon sage-femme ne veuille pas reconnaître mon vécu trans, les difficultés spécifiques rencontrées par ma famille ou moi-même de même que certains de mes/nos besoins qui pourraient être différents de ceux des familles cisparentales[7]. Une/un sage-femme qui, au contraire, sait se montrer d’une écoute, d’une attention, d’une empathie et d’une humilité remarquables peut permettre, par sa présence et son attitude, une grande résilience.

 

J’aimerais, avant de conclure, dire quelques mots sur la santé et le rapport à la santé des personnes trans. On parle souvent de la santé mentale précaire des personnes trans (dépression, anxiété, etc.), et de leurs taux d’idéations suicidaires, de tentatives de suicide ainsi que de suicides complétés plus élevés que chez les personnes cisgenres[8]. Les taux observés sont en effet consternants, et au-delà de ces taux, il y a des gens, et des gens qui les connaissent… ou les connaissaient, parfois, quand elles en meurent. La cause de l’anxiété et de la dépression, c’est la violence subie : « Contrary to the notion that depression and suicidality are primarily attributable to distress inherent to being trans, we found evidence that discrimination and violence had strong adverse impacts on mental health. » (Bauer et al, 2014 : 6). Je trouve un peu incongru que l’on considère que la santé mentale constitue un thème de choix pour les rencontres de suivi sage-femme avec un homme trans, à moins bien sûr que ce soit le principal concerné qui choisisse d’ouvrir le sujet. À part changer le contexte social, (c’est-à-dire travailler à plus de justice sociale) et développer un arsenal de moyens de prendre soin de nous quand la violence nous atteint, il n’y a pas grand chose à faire… (Mais ça fait déjà beaucoup, on en conviendra.) En ce qui concerne les risques associés à la prise de testostérone de synthèse, il faut aussi considérer qu’une personne qui en a besoin encourt des risques importants à ne pas en prendre. Une personne cisgenre peut être inquiète face aux risques avérés ou imaginés de la prise de testostérone de synthèse, mais oublier que cette prise d’hormones, lorsqu’elle est choisie de façon libre et éclairée par une personnes trans, peut s’avérer bien plus sain que son évitement. Il est probablement difficile pour une personne cisgenre de s’imaginer habiter un corps dont certaines caractéristiques à laquelle notre culture attache tant d’importance ne correspondent pas à ce que l’on sent authentique pour soi. Quand on est trans, le décalage entre ce que l’on se sent être et ce que l’on peut palper de ses mains, sentir circuler en soi ou rencontrer dans le miroir est parfois douloureux. Certaines personnes trans et le milieu médical parleront de « dysphorie » ou d’être « dysphorique ». Ce n’est pas un terme que j’affectionne particulièrement, mais c’est utile de le connaître. La prise d’hormones de synthèse peut être une façon de rendre le corps plus accueillant pour soi, plus habitable, et réduire le caractère abrasif des interactions avec autrui lorsque l’on est sans cesse perçu d’une façon différente de ce que l’on se sent être. Malgré les effets secondaires, les risques possibles et la tristesse que l’on peut parfois ressentir à devoir recourir à une substance extérieure pour se sentir mieux avec soi, ce peut être un choix sain. Ce qui est sain, au final, n’est pas toujours ce qui augmente vraisemblablement la longévité du corps ou son fonctionnement « optimal ». J’argumente en effet que ce peut être sensé et sain de sacrifier peut-être un peu de longévité ou de qualité du fonctionnement de certaines parties du corps au profit de la qualité de l’expérience vécue. L’expérience vécue, évidemment, appartient à chaque personne concernée, et à elle seule. Ce ne sont pas toutes les personnes trans qui prennent des hormones, qui en prennent toute leur vie post-transition[9] ou même qui souhaitent en prendre tout court. J’écris seulement que pour les personnes qui le souhaitent et qui ont été bien informées, par une personne compétente, des risques et des bénéfices connus, ce peut être tout à fait sensé d’en prendre et que ce n’est, à mon avis, ni la spécialité, ni la responsabilité des sages-femmes.

 

On pourrait dire encore bien des choses des enjeux trans en périnatalité et en matière de justice reproductive en général. J’espère avoir réussi à apporter un éclairage utile sur les expériences et les enjeux trans liés à la discussion entamée dans Les PasSages. Je peux imaginer et comprendre que ma réponse puisse soulever des émotions et des questions. Je pense que ça fait partie du processus d’ouvrir des chemins, ce qui n’enlève absolument rien à l’intensité de ce qui peut être vécu, ici et maintenant.

 

Il y a beaucoup à faire dans ce monde pour les personnes trans comme pour les sages-femmes. J’espère que nous pourrons nous connaître davantage et travailler ensemble pour plus de justice sociale.

 

 

Au bout de sinueuses études premier cycle amorcées sur un coming-out bi et achevées sur coming-out trans, j’ai obtenu un baccalauréat en sciences de l’éducation. J’ai ensuite complété une maîtrise en sociologie avec une concentration en études féministes à l’UQAM de même qu’une formation en massothérapie. Aujourd’hui, je suis le parent à la maison d’un bambin mis au monde par ma conjointe en présence de sages-femmes que nous aimons beaucoup.

Ouvrages cités

 

Ansara, Y. G. (2010). Beyond Cisgenderism: Counselling People with Non-Assigned Gender Identities. Dans L. Moon (dir.), Counselling Ideologies: Queer Challenges to Heteronormativity (p. 167‑200). Farnham et Burlington : Ashgate Publications.

 

Ansara, Y. G. et Hegarty, P. (2012 mai). Cisgenderism in Psychology: Pathologising and Misgendering Children from 1999 to 2008. Psychology and Sexuality, 3(2), 137‑160.

 

Bauer, G. R., Scheim, A. I., Deutsch, M. B. et Massarella, C. (2014). Reported Emergency Department Avoidance, Use, and Experiences of Transgender Persons in Ontario, Canada: Results From a Respondent-Driven Sampling Survey. Annals of Emergency Medicine, 63(6), 713‑720.

 

Blumer, M. L. C., Ansara, Y. G. et Watson, C. M. (2013 octobre). Cisgenderism in Family Therapy: How Everyday Clinical Practices Can Delegitimize People’s Gender Self-Designations. Journal of Family Psychotherapy, 24(4), 267‑285.

 

Cloutier, A. (2018). Vers un matérialisme trans : conceptualiser ce que vivent les personnes trans. Mémoire déposé comme exigence partielle de la maîtrise en sociologie à l’Université du Québec à Montréal. Disponible en ligne : https://www.academia.edu/36042705/Vers_un_materialisme_trans_conceptualiser_ce_que_vivent_les_personnes_trans

 

Costello, C. G. (2014 août). Cis Gender, Trans Gender, and Intersex. Récupéré de http://intersexroadshow.blogspot.ca/2014/08/cis-gender-trans-gender-and-intersex.html

 

Grant, J. M., Mottet, L. A., Tanis, J., Harrison, J., Herman, J. L. et Keisling, M. (2011). Injustice at Every Turn: A Report of the National Transgender Discrimination Survey. Washington : National Center for Transgender Equality and National Gay and Lesbian Task Force.

 

Longman Marcellin, R., Bauer, G. R. et Scheim, A. I. (2013). Intersecting Impacts of Transphobia and Racism on HIV Risk among Trans Persons of Colour in Ontario, Canada. Ethnicity and Inequalities in Health and Social Care, 6(4), 97‑107.

 

Seuffert, N. (2009). Reflections on Transgender Immigration. Griffith Law Review, 18(2), 428‑452.

 

Shires, D. A. et Jaffee, K. (2015, 1 mai). Factors Associated with Health Care Discrimination Experiences among a National Sample of Female-to-Male Transgender Individuals. Health & Social Work, 40(2), 134‑141.

 

Petit, M.-P. (2015). Transparentalités : entre mythes, réalités et hétéronormativité. Dans M. Greenbaum, Familles LGBT : le guide (p. 53‑74). Montréal : Remue-ménage.

 

Rotondi, N. K., Bauer, G. R., Scanlon, K., Kaay, M., Travers, R. et Travers, A. (2011a). Depression in Male-to-Female Transgender Ontarians: Results from the Trans PULSE Projet. Canadian Journal of Community Mental Health, 30(2), 135‑155.

 

Rotondi, N. K., Bauer, G. R., Travers, R., Travers, A., Scanlon, K. et Kaay, M. (2011b). Depression in Male-to-Female Transgender Ontarians: Results from the Trans PULSE Projet. Canadian Journal of Community Mental Health, 30(2), 113‑133.

[1] Quoique… ayant interrompu ma prise d’hormones depuis un an et demi, mon corps correspond moins qu’avant à celui qu’on attend chez un homme né à la fin des années 80. J’ai notamment l’air significativement plus jeune que lorsque je prenais de la testostérone. Il m’arrive de passer pour un garçon adolescent. C’est rarement pratique, et ça ne l’est résolument pas comme parent. Je serais à nouveau inquiet de devoir passer une frontière.

[2] Je le sais aussi d’expériences passées avec du personnel médical.

[3] Cisgenre : se dit d’une personne qui s’identifie au sexe/genre qui lui a été assigné à la naissance d’une façon non-médicalement coercitive.

[4] Ou pas encore, parce que c’est une limite… on n’a pas toujours eu des mots pour la violence à l’égard des personnes trans, par exemple !

[5] Pour une discussion du concept de cisgenrisme, consulter Ansara (2010), Ansara et Hegarty (2012) et Blumer, Ansara et Watson (2013).

[6] En matière de langage inclusif, aussi, il faut mentionner qu’il importe de ne pas limiter son usage aux situations dont on sait à coup sûr qu’elles impliquent une personnes trans ; le langage inclusif devrait être utilisé en tout temps. Certaines personnes trans, pour de multiples raisons, ne dévoileront pas leur statut trans. Aussi, contrairement à la croyance populaire, le fait d’être trans ne se « voit » ou ne se « devine » pas nécessairement.

[7] Cisparentale : se dit d’une famille dont les parents sont des personnes cisgenres. Je ne suis pas sûr d’avoir déjà vu ce mot quelque part, et pas sûr non plus de l’avoir inventé, mais il me semble désormais nécessaire.

[8] Pour des données ontariennes, consulter Rotondi et al. (2011a et b) et Bauer et al. (2013).

[9] Et la transition… C’est un concept utile pour rendre nos parcours et nos récits de vie intelligibles dans un monde cis, mais c’est vraiment un drôle de concept. L’identification du moment précis où elle a commencé est plutôt arbitraire, tout autant que sa fin… On change tout le temps, tous les jours, qu’on soit cis ou trans, ou hors de cette binarité qui échoue par ailleurs à rendre compte de l’existence des personnes intersexes et intersexuées et des violences déployées à leur endroit (Costello, 2014).

Une table de ronde d’étudiantes-chercheuses sur les violences obstétricales pour la SMAR 2018

Montréal, le 14 mai 201

Par Mathilde Grenier, étudiante à la maîtrise en sociologie et chargée de projet pour le Regroupement Naissance-Renaissance

 

Dans le cadre de la Semaine mondiale pour l’accouchement respecté (SMAR) se déroulant du 14 au 20 mai 2018, le Regroupement Naissance-Renaissance (RNR) a participé à la première table ronde des étudiantes-chercheuses du Québec travaillant actuellement sur les violences obstétricales.

 

Les cinq étudiantes, Nicole Pino et Lorraine Fontaine, les co-coordonnatrices du RNR et Chrystiane Naud, la coordonnatrice générale du Collectif Les Accompagnantes, ont échangé sur leurs recherches respectives et ont réfléchi à une définition commune de la violence obstétricale.

 

  • Geneviève Desgagné est candidate à la maîtrise en éthique à l’Université du Québec à Rimouski campus Lévis et s’intéresse aux bénéfices de l’accouchement physiologique comme un pilier permettant la diminution de la violence obstétricale.

 

  • Marie-Pier Landry est candidate à la maîtrise en travail social à l’Université Laval et travaille sur les expérience négatives ou difficiles de soins reçus lors d’un accouchement milieu hospitalier québécois dans une perspective féministe intersectionnelle.

 

  • Élise Dagenais est candidate à la maîtrise en sociologie et études féministes à l’Université du Québec à Montréal et s’intéresse à la médicalisation de l’accouchement, au consentement, aux violences obstétricales et à la discrimination que vivent les personnes sourdes.

 

  • Mariane Labrecque a récemment déposé son mémoire de maîtrise en travail social à l’Université de Montréal. Elle a travaillé sur les expériences négatives d’accouchement selon la perspective des femmes et les liens avec les violences obstétricales.

 

  • Mathilde Grenier est candidate à la maîtrise en sociologie à l’Université du Québec à Montréal et s’intéresse à la façon dont est enseigné le consentement dans la formation médicale en gynéco-obstétrique et à la reproduction sociale des violences obstétricales.

 

Les discussions ont été riches et ont démontré la pertinence du réseautage dans ce domaine de recherche encore peu connu. Cette table ronde aura également permis aux participantes de connaître la diversité des angles d’approche qui existent dans la recherche sur les violences obstétricales et de constater que malgré certaines nuances dans leurs définitions respectives de celles-ci, il y a une vision commune qui rassemble toutes les chercheuses.

La recherche sur les violences obstétricales est en émergence et le travail effectué par ces étudiantes-chercheuses ouvre la voie pour des recherches futures, pour l’amorce d’un dialogue entre les milieux universitaires, militants, gouvernementaux et de la santé et pour la recherche de solutions.

 

 

vingt septembre deux mille onze

Roxanne Guérin, professionnelle en communication, étudiante en littérature comparée et maman féministe

vingt septembre deux mille onze

cible atteinte, bullseye

le lent mouvement s’amorce

la phase de latence

met fin à l’attente

débute le périple initiatique

de l’origine

et mes reins pyromanes

imposent une danse pulsative

à la cadence organique

crescendo de feux d’artifice

en explosions successives

au coeur de la matrice

les apogées flamboyantes

brisent ma volonté

le vertige m’engourdit

et m’entraîne dans un néant en brume laiteuse

où baignent mes synapses

les membranes sont toujours intactes

la brèche s’évase lentement

à l’orée de ma conscience

les sorcières veillent, matriarches

gardiennes bienveillantes du savoir ancestral

elles anticipent les vagues incandescentes

sous leurs assauts

je deviens louve hurlante

patiemment

elles guident mon cri primal

et apprivoisent mon souffle

elles ouvrent l’espace

elles sont éclipses furtives

à l’ouest de l’île

là où les étoiles mouchettent le ciel

c’est l’heure

je prends position

animale, écartée, instinctive

la poussée me saisit au corps

une fois, deux fois, tremblement de terre

grondement sauvage pour la flambée ultime

les rives de mon corps

accueillent la loutre frétillante

enduite de son vernix sublime

il est vingt et une heure dix sept

Si j’avais accouché

Isabelle Boisvert, doctorante en psychologie

 

Cette année j’ai senti la vie se déployer en moi. Je me sentais pleine, pleine de vitalité, pleine d’amour, pleine de mouvements, et même pleine d’eau. Je me sentais ronde et belle. Il me semblait découvrir chaque jour un peu plus mon bébé. Je me suis laissée émerveiller par tous les petits miracles que mon corps exprimait à chaque étape de ma grossesse. Il était souple et se laissait avec douceur se métamorphoser et ce, de pair avec mon handicap physique. On m’avait décrit tous les risques et les tords que ma bedaine pourrait me causer, mais ce fut l’inverse. Mon bébé et moi avons pris soin l’un de l’autre, tout en douceur. J’aurais pu allonger ma grossesse jusqu’à 20 mois ! Mais mon bout de chou fut vite trop à l’étroit dans son cocon.

Depuis, je fais des rêves la nuit. Je rêve que j’accouche. Je suis agenouillée dans un lit et je rassemble toutes mes forces pour mettre au monde mon bébé. Parfois j’accouche de mon garçon. Parfois, j’accouche en AVAC d’une fillette. Mon corps veut accoucher. Mon cœur a besoin d’accoucher. Et si j’avais accouché ?

Si j’avais accouché, j’aurais fait la demande pour avoir à mes côtés une sage femme. Elle m’aurait regardé grossir pendant neuf mois et aurait accueilli mes inquiétudes de maman et de femme en situation de handicap. Chacune de mes questions aurait eu une réponse toute en nuances. Il y aurait eu un espace pour qu’elles se déploient, pour qu’elles sortent de moi. La peur ressentie par l’autre ne m’aurait pas atteinte. Le médecin, l’infirmière, la sage femme auraient su appréhender leurs émotions pour me laisser ressentir les miennes. J’aurais su qu’une première grossesse va souvent jusqu’à 42 semaines. J’aurais su qu’avec une vigilance tranquille, mon bébé aurait pu prendre son temps. Il aurait continué sa descente au creux de mes reins et aurait ordonné à mon corps de s’ouvrir. J’aurais senti le regard bienveillant de cette médecin, infirmière ou sage femme se poser sur mon être tout entier, et non pas morcelé.

Si j’avais accouché, j’aurais davantage pesé les pours et les contres avec cette femme qui aurait vu la vie glisser hors de moi. J’aurais été accompagnée par une seule et même femme. Elle m’aurait suivie sans hâte en adoptant une posture de présence bienveillante. Nous aurions parlé, échangé des regards, échangé des touchers. Nous nous serions connues. Je n’aurais pas passé mes neuf premières heures de travail dans l’aile de préaccouchement. Je n’avais pas besoin de solitude, mais de calme, d’intimité et de soutien.

Si j’avais accouché, je me serais fait un nid dans une chambre douillette. Je me serais déposée dans un espace bienveillant. À l’hôpital ou dans une maison de naissance, j’aurais empreint de mon odeur une chambre plutôt que trois. Je me serais reposée entre les contractions plutôt que de courir parmi les dédales de l’hôpital.

Si j’avais accouché, j’aurais su qu’un accouchement prend du temps, qu’un accouchement prend son temps. J’aurais voyagé au rythme de mon fils, au rythme de nos deux corps. Je n’aurais pas eu à refuser trois fois une deuxième dose d’hormones. Mon utérus ne se serait pas emballé. La douleur n’aurait pas fait un bond si soudain que j’ai demandé à ne plus la ressentir. Dès lors, je me suis sentie déconnectée de l’expérience vécue par mon fils. Je le laissais seul. Et seuls, côte à côte, nous avons été jusqu’à la césarienne.

Si j’avais accouché, ma mère aurait eu un lit bien à elle pour se reposer à mes côtés durant les 18 heures qu’a duré mon travail ainsi que les cinq jours de notre séjour à l’hôpital. Elle se serait reposée et aurait été en forme pour notre retour à la maison. Ma mère n’aurait pas dormi sur une banquette contre une fenêtre glacée. Elle aurait eu un répit alors que l’infirmière ou la sage-femme aurait soutenu mes premiers pas en tant que mère. La nuit, cette femme aurait accompagné les tétées de mon enfant. J’aurais su que je pouvais nourrir mon fils. Nous aurions eu trois jours ensemble pour trouver comment je pouvais allaiter mon fils. Ma mère et moi aurions été moins épuisées et capables d’accueillir les pleurs insistants de la troisième nuit. J’aurais pu allaiter durant cette troisième nuit, nuit du retour à la maison. Mes seins auraient vécu avec délice plutôt que violence ma montée de lait.

Si j’avais accouché, mes premières semaines avec mon fils auraient été différentes. Je me souviens que les premières semaines n’ont été que noirceur, comme si plus rien ne faisait sens. Tout était douleur et fatigue. J’avais pourtant rêvé de mon fils. J’avais rêvé de me bercer avec lui. Je le berçais certes, mais mon âme était trop occupée à se reconstruire.

Si j’avais accouché, j’aurais été avec mon fils pour son passage entre deux mondes.

Mais voilà, je n’ai pas accouché. On m’a accouchée.

Isabelle Boisvert

Semaine mondiale pour l’accouchement respecté : «Reprenons notre autonomie!» 14 au 20 mai 2018

 

COMMUNIQUÉ

Montréal, 14 mai 2018 –

Semaine mondiale pour l’accouchement respecté : « Reprenons notre autonomie! »

Le Regroupement Naissance-Renaissance (RNR) souligne la Semaine mondiale pour l’accouchement respecté (SMAR) par une série d’évènements et d’actions de sensibilisation qui se dérouleront entre le 14 et le 20 mai 2018. Partout au Québec, joignez-vous au RNR pour que nous reprenions collectivement et individuellement notre autonomie dans nos accouchements.

Dans les deux dernières années, la question de la violence obstétricale a pris d’assaut les médias et les universités. Les voix se libèrent et avec cette prise de parole, un grand cri du cœur retentit : «Reprenons notre autonomie!». Les personnes enceintes comme les communautés en ont marre de tous les rouages systémiques et culturels qui enfreignent leur autonomie dans l’enfantement.

Cette année, durant la SMAR, le RNR lance la campagne #ReprenonsNotreAutonomie. Cette campagne sur les réseaux sociaux vise à mettre sur la place publique des témoignages de personnes ou de groupes qui ont des expériences de réappropriation de leur pouvoir autour de l’enfantement. Ça peut être, par exemple, une expérience transformatrice lors d’un suivi sage-femme ou un projet de maison de naissance qui a vu le jour grâce à la mobilisation citoyenne. On peut y participer en se prenant en photo avec le témoignage, en l’écrivant ou en se filmant, et ensuite en le diffusant sur les réseaux sociaux avec le mot-clic #ReprenonsNotreAutonomie.

Plusieurs autres activités et évènements sont prévus lors de cette semaine. Tous les détails sont disponibles via la page Facebook de l’évènement La SMAR 2018 au Québec : Reprenons notre autonomie! : https://www.facebook.com/events/625866977778816/ et le mot-clic #SMAR2018. Il y aura également plusieurs billets diffusés sur le blogue Maternité et dignité : https://materniteetdignite.wordpress.com,

La Semaine mondiale pour l’accouchement respecté (SMAR) a été initiée en 2004 par l’Alliance francophone pour l’accouchement respecté (AFAR) et est coordonnée par l’European Network of Childbirth Associations (ENCA) depuis 2010. Au Québec, pour la 8e année consécutive, le RNR se joint à cette initiative internationale pour sensibiliser la population, les intervenantes et intervenantes de santé et les décideurs à l’importance de changer les pratiques hospitalières qui entourent l’accouchement au Québec. La SMAR se déroule tous les ans pendant la troisième semaine du mois de mai.

Le Regroupement Naissance-Renaissance (RNR) est un organisme féministe provincial d’action communautaire autonome qui agit comme force de changement social pour l’humanisation de la période périnatale. Durant ses 38 ans d’existence, il a entre autre contribué à la reconnaissance et à la légalisation de la pratique sage-femme et à l’essor des groupes communautaires en périnatalité et ce, en s’alliant avec le mouvement féministe.

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Personne-contact :

Nicole Pino

info@naissance-renaissance.qc.ca

(514) 392-0308

Semaine mondiale pour l’accouchement respecté mai 2018 – Appel de textes

Depuis quelques années déjà, le Regroupement Naissance-Renaissance (RNR) s’allie à la communauté internationale qui souligne la Semaine mondiale pour l’accouchement respecté (SMAR). Le RNR organise des activités de revendications, de mobilisations et de réflexions autour de questions qui interpellent la société québécoise.

 

Le RNR souhaite, cette année, profiter de la SMAR pour mettre de l’avant le respect de l’autonomie dans la période périnatale. Le RNR vous invite donc à réfléchir aux questions touchant à l’autonomie individuelle, collective et professionnelle des femmes et des personnes enceintes et qui accouchent aussi bien que des professionnel.le.s de la santé qui les accompagnent. Est-ce que l’autonomie des personnes qui accouchent est respectée? Qu’est-ce qui entrave cette autonomie? Quelles sont les revendications qui doivent sans cesse être réitérées? Est-ce que les professionnel.le.s ont une autonomie de pratique réelle? Qu’en est-il des communautés autochtones et de leur autonomie à choisir les modèles qui leur conviennent? Et qu’en est-il d’autres communautés, par exemple les personnes vivant dans des régions éloignées et peu peuplées? Comme groupe citoyen, quelle autonomie a-t-on dans le développement de la pratique sage-femme?
Il y a 40 ans, le mouvement d’humanisation des naissances revendiquait l’autonomie et le droit de choisir. En 2018, ces revendications demeurent toujours aussi d’actualité, même si le contexte a changé. C’est dans cette optique que le RNR vous invite à réfléchir à la lumière de votre vécu ou de votre engagement sur les thématiques suivantes :

  • Reconnaissance de l’autodétermination des peuples autochtones sur les pratiques autour de l’accouchement ;
  • Comment le colonialisme brime l’autonomie des femmes enceintes autochtones  ;
  • En tant que sage-femme, comment s’articule l’autonomie professionnelle (dans le cadre des instances sages-femmes et du système de santé)   ;
  • Comme sage-femme, quel est notre rôle pour soutenir l’autonomie des personnes qui accouchent ;
  • Comment assurer l’autonomie des groupes citoyens qui revendiquent des services de sage-femme ;
  • Comment les groupes communautaires en périnatalité contribuent à l’autonomie des personnes qu’elles desservent ;
  • L’autonomie en salle d’accouchement autant qu’à la maison : comment la revendiquer ;
  • Comment l’organisation des soins prive-t-elle d’autonomie la personne qui accouche ;
  • Perspective féministe de l’autonomie en lien avec la santé reproductive (contraception, conception, grossesse, accouchement, allaitement, etc.) ;
  • Quels sont nos droits par rapport à l’autonomie ;
  • Le droit au consentement libre et éclairé : pierre angulaire de l’autonomie ;
  • Comment se vit l’autonomie pendant la période périnatale pour les personnes vivant dans les situations suivantes : les personnes non-couvertes par la RAMQ, en situation d’handicap, les femmes incarcérées, les femmes racisées, etc. ;
  • Vécu des personnes trans ou non-binaires en lien avec leur autonomie en période périnatale ;
  • Toute autre question qui vous interpelle.

 

Nous vous invitons à soumettre des articles, essais, critiques, textes de fiction et œuvres visuelles qui seront publié.e.s dans le cadre de la SMAR.

Les textes devront contenir un maximum de 5000 mots.

Les textes soumis doivent adopter un langage inclusif et une révision linguistique sera faite. Vous aurez l’occasion de valider la version finale de votre billet de blogue avant sa publication.

Le comité SMAR Québec 2018 se réserve le droit de refuser la publication de toute soumission qui contient des propos haineux ou des attaques personnelles.

Faites parvenir vos propositions à npino@naissance-renaissance.qc.ca au plus tard le 25 avril 2018.

Comité SMAR Québec 2018