Le respect du choix éclairé: accoucher à son image

Sur l’article II de L’Alliance du Ruban Blanc pour la Maternité à Moindre Risque

ARTICLE II : Toute femme a le droit d’être informée adéquatement, d’exprimer son consentement, ou son refus, libre et éclairé, et d’exiger le respect de ses choix et de ses préférences, y compris en ce qui concerne la présence auprès d’elle d’accompagnant(s) (famille, amis, doula) pendant qu’elle reçoit des soins de maternité.

Par Anne-Marie Rouillier, Doctorante en anthropologie, M.A., B. Serv. Soc. Maman de deux beaux enfants et militante pour l’humanisation des naissances

Des mères, malheureusement trop nombreuses, vivent des suivis de grossesse ou des accouchements décevants, voire traumatisants, à l’hôpital et parfois aussi hors du milieu médical. Au Québec, accoucher est généralement peu risqué du point de vue de la mortalité et de la morbidité, mais il en va autrement du côté du vécu, à cause du risque d’interventions et de procédures abusives que peuvent vivre difficilement les mères. Le désir d’un accouchement en douceur et dans le respect, accompagné des gens choisis pour le bien-être qu’ils procurent, peut devenir une véritable bataille, spécialement quand on n’arrive pas à avoir accès à l’information nécessaire à la prise de décision.

Pour que l’expérience périnatale soit à l’image des familles, ces dernières doivent atteindre la synergie entre la capacité d’agir, le pouvoir d’agir et la volonté d’agir (Mackenzie 2012 : 36). Le simple fait de se faire conseiller par un médecin, par exemple, peut faire figure d’autorité, difficile à contester. La mère se sent-elle à l’aise de prendre parole face à l’autorité, médicale en l’occurrence, et, de surcroît, de possiblement aller à l’encontre de ce qu’on lui suggère? Peut-être que le parent est en effet à l’aise, mais il devra détenir les compétences et les connaissances pour exprimer son libre choix, que ce soit directement face à l’intervenant ou dans les gestes quotidiens, ce qui peut être intimidant et n’est pas à la portée de tous.

Woliver (2002) et Perry (2008) considèrent que les femmes ont été mises de côté dans la construction des savoirs, même lorsqu’il s’agit de sujets les touchant directement, comme les menstruations, la grossesse, l’accouchement et l’allaitement. En ce sens, Woliver (2002) souligne l’importance de la perspective féministe pour aborder les enjeux de reproduction. De ce fait, la voix des femmes et leurs perspectives doivent maintenant être entendues, elles doivent pouvoir prendre position pour elles-mêmes, mais aussi accoucher dans un environnement qui prend en compte d’emblée leur mieux-être. Cette lecture féministe est prônée, notamment, par le courant de l’anthropologie de la naissance de même que par la pratique sage-femme comme moyen d’humaniser les naissances, mais aussi de valoriser la puissance d’agir des mères. De cette façon, les femmes sont positionnées comme responsables, intelligentes et capables d’un choix éclairé qui leur correspond lorsqu’elles ont en main les informations nécessaires (Davis-Floyd 2003; Perry 2008; Saillant et O’Neill 1987; Stewart 2004; Rothman et al. 2007; Thachuk 2007, Woliver 2002).

Le choix éclairé dans les modèles de soins périnataux

Selon l’analyse de Rothman et al. (2007) ainsi que de Davis-Floyd (2003), il existe deux approches de la périnatalité dans les sociétés industrialisées. D’une part, nous retrouvons l’approche qui correspond à la tendance générale, que Rothman et al. (2007) appellent le modèle médical et que Davis-Floyd qualifie de technocratique  (2003). D’autre part, nous pouvons situer la voie alternative, le modèle « sage-femme » (Rothman et al. 2007) ou holistique (Davis-Floyd 2003). Soulignons que le titre du professionnel ou de la professionnelle n’est pas garant de son approche de la naissance ni même le lieu où il ou elle pratique (Rothman et al. 2007 : xviii). Par exemple, un médecin accoucheur pourrait avoir une pratique apparentée au modèle « sage-femme ». En fait, ces deux modèles de soins périnataux illustrent deux conceptions théoriques opposées de la naissance qui, selon les cas de figure, peuvent s’amalgamer, créant ainsi d’autres nuances et étant appelés à évoluer selon les prescriptions en matière de santé populationnelle notamment.

Naissance et technocratie

Les soins périnataux en biomédecine qui correspondent au modèle technocratique de Davis-Floyd (2003) placent le corps de la femme comme une « machine » possiblement défectueuse nécessitant une prise en charge médicale (Cheyney 2011 : 15). Dans cette approche, le bébé est conçu comme un produit délivré dans la sphère institutionnelle, milieu conçu comme visant l’efficience parfois au détriment de l’accompagnement global des femmes. Selon certains auteurs, le médecin serait un technicien efficace, prêt à agir au cours de la grossesse et de l’accouchement, perçus comme pathologiques (Cheyney 2011 : 14; Davis-Floyd 1993 : 282; Perry 2008 : 3). L’industrialisation a créé un engouement pour des interventions biomédicales modernes. Cette approche interventionniste a tendance à s’éloigner des besoins des femmes et de leur bébé pour se centrer sur l’efficacité (Perry 2008 : 5). Pour certaines femmes, une prise en charge plus ou moins totale de leur santé est envisageable, voire nécessaire à leur condition. Toutefois, bien que la situation soit insérée dans le contexte d’une société où l’efficacité est prisée, le droit de choisir pour son propre corps, pour son propre enfant, dans un contexte de consentement éclairé, devrait primer.

Selon Davis-Floyd et al. (2009 : 4), un grand nombre de femmes qui ont accès à des soins de santé professionnels dans un cadre institutionnel pour leur grossesse et leur accouchement se sentent déroutées par leurs craintes et leurs interrogations à l’égard des soins qu’elles reçoivent. Parmi elles, plusieurs chercheront à résister à des procédures qu’elles perçoivent comme une intrusion dans leur intimité, leur autonomie. Les scientifiques et les activistes pour la naissance humanisée s’entendent. Les revendications pour l’humanisation de la naissance postulent que l’approche biomédicale encourage une forme potentielle d’aliénation des femmes face à leur corps parce que celui-ci est considéré a priori comme défaillant.

Une autre vision… l’approche holistique

L’approche qualifiée d’holistique par Davis-Floyd (2003) considère d’abord le corps féminin comme un organisme sain, capable de donner la vie s’il est entouré de personnes rassurantes (Cheyney 2011 : 15). Le bébé et la mère sont présentés comme une dyade inséparable dont il faut prendre soin. Une différence majeure se pose entre les deux approches présentées : « The first major difference between the two models is that while medical management organized itself around a search for pathology, the midwifery model approached pregnancy as essentially normal and healthy, a period of psychological as well as physical growth and development. » (Rothman et al., 2007 : 52). En effet, pour les tenants de cette approche, la naissance est un évènement normal qui doit avoir lieu dans un environnement chaleureux. La personne responsable des soins, plus probablement la sage-femme, se fait gardienne des processus physiologiques et de l’intimité (Cheyney 2011 : 14). Le modèle holistique va à l’encontre du rôle passif de la patiente qui s’est construit historiquement dans la pratique médicale et qui est lié à la position d’autorité décisionnelle des médecins, pour plutôt proposer aux femmes d’être actrices de leur processus de santé (Brabant 2001 : 56). Le modèle holistique valorise le choix éclairé, et donc pleinement renseigné et sans coercition, plutôt que le simple consentement (Thachuk 2007 : 42). Cette approche, au Québec, se réalise à travers ce qu’on appelle un « projet de naissance », projet qui révèle la prise en charge par les femmes elles-mêmes de leur corps et des processus liés à l’accouchement.

Ainsi, c’est autour de ce modèle holistique qui considère la femme et son bébé dans leur ensemble, tant physique, émotionnel que spirituel, que s’est construit la pratique sage-femme au Québec. Les mères et les personnes significatives qui les entourent souhaitaient se réapproprier l’expérience de la naissance et modeler leur expérience du devenir parent, bref avoir la possibilité de faire des choix éclairés et ainsi constituer le projet de naissance qui leur convient (Brabant 2001 : 57). La sage-femme se veut donc une intervenante flexible et jongle avec les spécificités de chaque famille (Davis-Floyd et al. 2009 : 422). Les sages-femmes, en valorisant le choix éclairé, tendent à remettre le pouvoir entre les mains des femmes, à leur démontrer qu’elles sont maîtres sur leur corps, car c’est à elles de prendre les décisions les concernant.

Sans être l’unique réponse pour pallier aux manquements à ce droit à l’information et au consentement, de même qu’à l’accompagnement librement choisi par les mères, l’approche sage-femme offre des pistes intéressantes pour tous les professionnels et professionnelles de la santé. Ces propos de Cheyney sur l’importance de la prise de décision consensuelle sont orientés vers les femmes accouchant à domicile, mais peuvent correspondre à un idéal à atteindre pour toutes les femmes, non pas en termes de lieu de naissance, mais plutôt de puissance d’agir : « Homebirthers deeply value shared decision-making with their midwives and partners and, as a result, often feel empowered to make knowledgeable choices about whether to use specific technologies and interventions. […] Alternative birthing knowledge that honors embodied and experiential ways of knowing and the co-construction of authoritative knowledge through informed consent allow woman to create new realities and value systems around childbirth. » (Cheyney 2011a : 62). Le fait de découvrir qu’il est possible d’avoir du pouvoir sur sa propre vie, de se sortir des décisions préétablies par le système de santé ou par la norme au sein de sa communauté de référence permet de se repositionner face à ses propres valeurs. De fil en aiguille, cela amène à prendre confiance en ce que certaines options que l’on croyait acquises peuvent en réalité être remises en question, que des alternatives existent… Avant tout, le fait que « Toute femme a le droit d’être informée adéquatement, d’exprimer son consentement, ou son refus, libre et éclairé, et d’exiger le respect de ses choix et de ses préférences, y compris en ce qui concerne la présence auprès d’elle d’accompagnant(s) (famille, amis, doula) pendant qu’elle reçoit des soins de maternité. » ramène à l’avant-plan la puissance d’agir intrinsèque à chaque femme qui cherche à se déployer dans un contexte accueillant, exempt de jugement.

Standards internationaux

  • Pacte international relatif aux droits civils et politiques (ICCPR), 1966, Articles 7, 19
  • International Planned Parenthood Federation Charter on Sexual and Reproductive Rights, 1996, Article 6
  • International MotherBaby Childbirth Initiative: A Human Rights Approach to Optimal Maternity Care, 2010, Articles 3, 4 (Initiative internationale pour la naissance MèrEnfant)
  • Rapport du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme sur la mortalité et la morbidité maternelles évitables et les droits de l’homme, 2010
  • Déclaration universelle sur la bioéthique et les droits de l’homme, 1997, Article 6

Standards multinationaux et nationaux

  • Birth Justice as Reproductive Justice, NAPW, 2010
  • Charte des droits fondamentaux de l’Union Européenne, 2000, Articles 3.2
  • Convention pour la protection des droits de l’homme et de la dignité de l’être humain à l’égard des applications de la biologie et de la médecine : Convention sur les droits de l’homme et la biomédecine, 1997, Article 5
  • Déclaration sur la promotion des droits des patients en Europe, 1994, Articles 1.5, 2, 3, 4.6, 5
  • Charte européenne des droits des patients, 2002, Articles 3, 4, 5, 12
  • Ley de Acompañamiento durante el Trabajo de Parto, Nacimiento y Post‐parto de Puerto Rico, 2006, Articles 3e, 3f
  • Ley de Parto Humanizado—Ley Nacional No. 25.929 de Argentina, 2004, Article 2f, 2g
  • The Rights of Childbearing Women, Childbirth Connection 1999, 2006, Articles 3, 4, 5, 6, 9, 12, 13, 14, 16, 19

* Informations issues de la documentation de L’Alliance du Ruban Blanc pour la Maternité à Moindre Risque

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