Dignité

Par Céline Lemay, sage-femme

Je constate que la dignité et le respect ont été réfléchis et discutés autour de la mort mais pas vraiment à propos de ce premier passage de la vie humaine qu’est la naissance.

La dignité de la personne humaine est le principe éthique selon lequel une personne ne doit jamais être traitée comme un objet ou comme un moyen, mais comme une entité intrinsèque. Ces deux éléments sont malheureusement bien présents dans notre culture de la naissance.

D’une part, la femme est considérée comme un moyen pour avoir un beau bébé en santé. Le corps féminin serait une sorte de machine imparfaite qu’il faut surveiller étroitement dès le début de la grossesse qui semble plutôt envisagée sous un mode de production. Alors que la physiologie assure fondamentalement la croissance et la protection de l’enfant à naître, on dirait que le suivi de la grossesse devient un formidable mécanisme de contrôle de la qualité du produit. La femme semble s’effacer devant l’importance du principal client en obstétrique : le bébé.

La mère et l’enfant sont considérés comme deux entités séparées ayant des intérêts distincts et potentiellement conflictuels. Alors que de tout temps le fœtus était protégé par sa mère, un certain discours suggère maintenant qu’il devrait être protégé « de » sa mère.

Comment faire confiance à celle qui incarne le processus de la mise au monde, la femme accouchante? Quand l’obstétrique est structurée autour d’une logique de résultats (un bébé en santé), il est logique de penser que tous les moyens peuvent être bons pour y arriver. La femme est prise dans cette logique à laquelle on lui demande uniquement de consentir. Qui va dire « non » à ce noble but? Et c’est justement là que le bât blesse. C’est là que l’offre de la sécurité peut se faire au prix de l’occultation et de l’écorchement de la dignité. C’est là que se vivent des blessures parfois profondes, souvent douloureuses et dont les traces physiques et psychiques peuvent durer des années.

Ce n’est pas l’accouchement qui doit être respecté. C’est l’accouchante! En effet, il n’y a pas plus d’accouchement sans femme qu’il y a de danse sans danseur.

D’autre part, l’organisation des soins de maternité, la séduction et la facilité de la technologie et la domination de l’institution hospitalière favorisent une pratique routinière, technique, standardisée. On parle d’un modèle industriel et de l’analogie d’une chaine de montage : les tâches sont fragmentées et les activités sont répétitives. Efficience oblige.

Nous sommes dans une perspective technique du soin. On ne fait plus la différence entre donner des soins et prendre soin. On ne fait plus la différence entre veiller sur le bien-être de la mère et du bébé et les sur-veiller.

Une routine a besoin d’être faite. Elle n’a pas besoin d’être pensée ou d’être nuancée. Elle n’a pas besoin d’individus avec un nom, un visage propre et une parole propre. C’est exactement là que se situe l’immense faille du système : la femme est un « objet de soin ».

Pour le philosophe Malherbe, l’objectification est une forme de violence à l’être humain.  Cette mentalité des soins a un potentiel de blessures pour la femme qui met au monde son enfant et elle a un potentiel aliénant pour les intervenants qui se voient pris dans une conception instrumentale et technique de l’agir professionnel.

Lorsque l’on se rappelle que la grossesse et l’accouchement sont des processus normaux de la vie et fondamentaux pour toute société, le sujet de la dignité et du respect devraient être en filigrane dans tous les aspects et tous les lieux de naissance.

La dignité et le respect des femmes qui enfantent et des nouveau-nés sont indissociables de notre propre humanité.  Il est plus que temps de s’en soucier et de créer des espaces de parole… pour la suite du monde.

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